|
En quelques mots...
En dehors de quelques voyages, le grand représentant
de l'impressionnisme n'a jamais vraiment quitté les boucles de
la Seine, depuis son enfance au Havre, sa jeunesse à Paris, puis
la fréquentation assidue de Bougival et d'Argenteuil, jusqu'à
son installation à Giverny.
De la caricature à la peinture d'après
nature
Le peintre de plein air Eugène Boudin ayant, vers
1858, remarqué les talents de caricaturiste de Claude Monet, invite
celui-ci à travailler «sur le motif». C'est une expérience
décisive pour le jeune homme. L'année suivante, Monet quitte
Le Havre, où il a passé son enfance et sa jeunesse, pour
se rendre à Paris. Les encouragements du peintre animalier Constant
Troyon (1810-1865) décident Claude Monet à prolonger son
séjour dans la capitale. Il refuse toutefois de s'inscrire à
l'atelier de Thomas Couture (1815-1879) et choisit l'enseignement de l'Académie
suisse, où il rencontre Camille Pissarro. Après deux années
de service militaire accompli en Algérie, Monet, de retour à
Paris, entre en 1862 dans l'atelier du peintre Charles Gleyre. Comme Boudin
l'avait incité à peindre en plein air, il persuade à
son tour ses condisciples Frédéric Bazille (1841-1870),
Renoir et Sisley de le suivre en forêt de Fontainebleau. Au mois
de mai 1864, Bazille se joint à lui pour travailler sur les côtes
normandes, en compagnie de Boudin et du Hollandais Jongkind (1819-1891).
L'aurore impressionniste
Pour Monet la peinture est une occupation obsessionnelle,
à laquelle un artiste doit tout sacrifier. Le travail de ses débuts,
bien qu'en rupture avec la peinture d'atelier, laisse apparaître
un certain nombre d'influences: la manière de Corot est visible
dans le Pavé de Chailly (1865), la leçon de Boudin et Jongkind
soigneusement mise à profit dans la Jetée de Honfleur (1864)
et l'exemple de Manet fidèlement suivi dans Camille Monet au petit
chien (1866). Monet opère avec Femmes au jardin (1867) une rupture
avec la représentation «classique» du paysage qui était
traditionnellement attachée à la transposition d'un état
d'âme; cette peinture traduit immédiatement, c'est-à-dire
sans la médiation d'intentions «romantiques», un instant
fugitif de l'éclat de la nature au printemps. Cette œuvre,
qui relève encore de la technique de Manet, fut refusée
au Salon de 1867, et achetée par Bazille pour aider Monet (en juin
1868, Monet, dans la misère, tentera de se suicider). On peut voir
aussi dans cette toile la recherche «impressionniste» d'une
atmosphère directement saisissable.
L'apparence
et la réalité
L'hiver 1868-1869, Monet, au cours d'un séjour
à étretat, peint l'un de ses nombreux paysages de neige,
la Pie , où l'oiseau n'est qu'une ponctuation se détachant
sur la toile envahie d'une multitude de blancs» différents.
Au cours d'un séjour à Bougival, l'été 1869,
Monet travaille en compagnie de Renoir. Les deux peintres, rendant systématique
le principe de la division des tons (Monet: la Grenouillère), inaugurent
la vision nouvelle qui bientôt fait école. à la fin
de l'année 1870, Monet rejoint Pissarro à Londres, où
le paysagiste Daubigny le présente au marchand de tableaux Paul
Durand-Ruel. Durant son séjour en Angleterre, il exécute
d'admirables paysages de brume, dont le Parlement de Londres (1871). Après
un passage en Hollande, où il se rend acquéreur d'estampes
japonaises qui lui révèlent des procédés audacieux
de cadrage, Monet regagne la France en 1871, peu après la fin de
la guerre. Dans les derniers jours de la même année, il s'installe
à Argenteuil, créant dans cette petite commune des bords
de la Seine le véritable foyer du mouvement impressionniste. Son
tableau Impression, soleil levant, peint en 1872 au Havre, est la cible
de l'exposition de groupe organisée le 15 avril 1874 chez le photographe
Nadar. Même dans ses paysages urbains (série des vues de
la Gare Saint-Lazare , 1876-1877), Monet exerce sa vision sur ce qu'il
appelle un maximum d'apparences, en étroites corrélations
avec les réalités inconnues.
Giverny
En 1878, le peintre s'installe à Vétheuil
avant de s'établir définitivement, cinq ans plus tard, à
Giverny, où il résidera jusqu'à la fin de sa vie.
à l'issue d'un séjour dans le Midi, en 1888, il expose à
Paris Dix marines d'Antibes, pour lesquelles Mallarmé lui manifeste
son admiration: Il y a longtemps que je mets ce que vous faites
au-dessus de tout, mais je vous crois dans votre plus belle heure.»
Après la série des Peupliers et des Meules exécutée
en 1890-1891, Monet peint, dans un souci de plus en plus marqué
de la lumière et des apparences fugitives de l'instant, la série
des Cathédrales de Rouen (1892-1894).
Les séries
On ne saurait attacher trop d'attention à ce travail
par séries dans la production de la maturité de Claude Monet.
D'une série à l'autre, une progression apparaît à
la fois dans le principe (un schéma de composition de plus en plus
uniforme à l'intérieur de chaque série) et dans le
choix du sujet : aux motifs naturels (peupliers, meules), insignifiants
et interchangeables que lui fournissent les environs de Giverny, succède
celui d'une architecture sacrée, unique, illustre et immuable,
la façade de la cathédrale de Rouen. En entreprenant ces
séries, puis en les sacralisant en quelque sorte par le choix d'une
cathédrale célèbre, Monet confère une dignité
supérieure au principe impressionniste fondamental : l'analyse
des variations de la lumière n'est pas seulement bonne pour représenter
des promeneurs à la campagne ou des pêcheurs au bord de l'eau.
Par une démarche qui annonce celle des peintres philosophes comme
Kandinsky ou Malévitch, une intention théorique, presque
éthique, prend ici le pas sur l'exécution. Plus encore que
celle des Meules, la série des Cathédrales, puis celle,
en très grand format, des Nymphéas constituent un fait pictural
nouveau : ce sont des œuvres où l'intention passe avant le
souci de la représentation. Un peu avant 1900, et jusqu'à
la fin de sa vie, Monet s'attache en effet à prendre comme seul
motif le bassin aux nymphéas de son jardin de Giverny. Dans une
souveraine indifférence au sujet, les variations sur le thème
du plan d'eau portent jusqu'aux extrêmes limites de ses conséquences
la manière impressionniste. Cette prodigieuse série
de Nymphéas , commencée en 1916 et achevée l'année
même de la mort du peintre, est un don à l'état. En
1927, les huit grandes compositions sont installées à l'Orangerie
des Tuileries. Les grands Nymphéas peuvent être aujourd'hui
regardés comme l'une des plus étonnantes représentations
picturales du flux incessant des idées songeuses, sauvages,
non retenues et à vrai dire non pensables» (Francis Ponge).
|