Paul Gauguin est l'un des artistes les plus fascinants et les plus controversés du post-impressionnisme. Ancien agent de change parisien qui a tout abandonné pour la peinture, il a cherché toute sa vie à fuir la civilisation occidentale et à retrouver une humanité primitive, spontanée et spirituelle que le monde moderne aurait corrompue. Sa quête le conduira jusqu'en Bretagne, puis à Tahiti, puis aux îles Marquises, où il mourra dans la misère et la maladie. Son œuvre — aux couleurs somptueuses et planes, aux figures monumentales et sereines, aux symboles énigmatiques — est l'une des plus reconnaissables de toute l'histoire de l'art, et son influence sur le XXe siècle, du fauvisme à l'expressionnisme, est considérable.
Une enfance entre Lima et Paris
Eugène Henri Paul Gauguin naît le 7 juin 1848 à Paris. Son père, Clovis Gauguin, est journaliste républicain ; sa mère, Aline Marie Chazal, est d'origine française et péruvienne — sa propre mère, Flora Tristan, était une figure importante du socialisme utopique français et du mouvement ouvrier naissant. Après la révolution de 1848, la famille fuit vers Lima, au Pérou, où vit de la famille maternelle. Clovis Gauguin meurt en mer pendant la traversée. Paul grandit à Lima jusqu'à ses sept ans, dans un environnement latino-américain qui laisse dans sa mémoire une empreinte indélébile — les couleurs vives, la sensualité du climat, la culture mixte.
En 1855, la famille rentre en France pour s'établir à Orléans. Paul fait ses études, puis s'engage comme pilote de marine marchande en 1865, naviguant pendant six ans sur les mers du monde. Il rejoint ensuite la marine nationale le temps de la guerre franco-prussienne (1870–1871), avant de s'installer à Paris où il trouve un poste d'agent de change dans la banque Bertin.
À Paris, il épouse en 1873 la Danoise Mette-Sophie Gad, avec qui il aura cinq enfants. Il commence à peindre en amateur, collectionne les impressionnistes — notamment Pissarro, qui devient son mentor — et expose avec le groupe impressionniste à partir de 1879. En 1882, la faillite bancaire qui frappe son employeur le contraint à choisir : il décide de peindre à plein temps.
La Bretagne et la rupture avec l'impressionnisme
En 1886, Gauguin séjourne à Pont-Aven, en Bretagne, où une petite colonie d'artistes s'est formée autour de l'auberge Marie-Jeanne Gloanec. Il y retourne en 1888, entourant de sa forte personnalité de jeunes peintres comme Émile Bernard, Paul Sérusier et Charles Laval. C'est à Pont-Aven que se définit le « synthétisme » ou « cloisonnisme » : usage de couleurs pures en aplats séparés par des cernes sombres, inspiré par les vitraux médiévaux, l'estampe japonaise et l'art primitif, simplifiant les formes jusqu'à leur essence symbolique. La Vision après le sermon ou La Lutte de Jacob avec l'Ange (1888, National Gallery of Scotland, Édimbourg) est l'œuvre fondatrice de ce nouveau langage.
En octobre–décembre 1888, le séjour commun avec Van Gogh à Arles tourne à la catastrophe psychologique : Van Gogh, dans un état d'exaltation extrême, se tranche l'oreille après une violente dispute. Gauguin repart pour Paris, puis pour Pont-Aven, définitivement convaincu que la civilisation européenne est incompatible avec la vie qu'il désire.
Tahiti : le paradis cherché, le paradis déçu
En 1891, après une vente aux enchères de ses œuvres et une exposition qui lui permet de rassembler suffisamment d'argent, Gauguin s'embarque pour Tahiti avec une mission officielle du gouvernement français et la certitude de trouver là-bas un paradis primitif et intact. La réalité le déçoit : Tahiti est déjà partiellement colonisée, christianisée, occidentalisée. Papeete ressemble à une ville coloniale banale.
Il s'installe néanmoins dans un village de la côte, vit avec une jeune Tahitienne — Teha'amana, qu'il appelle Tehura — et peint avec une fièvre et une productivité extraordinaires. Les tableaux tahitiens de cette première période (1891–1893) sont parmi ses œuvres les plus somptueuses : Ia Orana Maria (1891, Metropolitan Museum of Art, New York), représentant la Vierge Marie et l'Enfant Jésus dans un décor tahitien tropical ; Manao Tupapau (L'Esprit des morts veille, 1892, Albright-Knox Art Gallery, Buffalo), nu féminin allongé dans l'obscurité, hanté par la figure d'un esprit ; et les grandes compositions de figures féminines monumentales, aux couleurs d'un orange et d'un jaune intenses, baignant dans une lumière tropicale qui n'a pas d'équivalent dans la peinture occidentale.
Revenu à Paris en 1893, il organise une exposition chez Durand-Ruel qui est un échec commercial. Il publie Noa Noa, relation semi-autobiographique et semi-fictive de son séjour tahitien. Déçu, criblé de dettes et de maladies, il repart pour Tahiti en 1895.
Le retour à Tahiti et D'où venons-nous ?
Ce second séjour tahitien (1895–1901) est marqué par des difficultés croissantes : maladies, plaies aux jambes, conflits avec l'administration coloniale, mort de sa fille Aline en 1897. En janvier 1898, désespéré, Gauguin avale une dose massive d'arsenic pour se suicider. Il survit à cette tentative et continue de peindre.
C'est dans cet état de désespoir qu'il réalise D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? (1897–1898, Museum of Fine Arts, Boston), immense composition de près de quatre mètres de large qu'il conçoit comme son testament pictural. Le tableau, lu de droite à gauche, représente le cycle de la vie humaine — la naissance, la jeunesse, l'âge adulte, la vieillesse, la mort — dans un paysage tahitien arcadien aux couleurs profondes et mystérieuses. La question philosophique qu'il pose, inscrite dans les titres mêmes de l'œuvre, est sans réponse — et c'est peut-être en cela que réside la grandeur du tableau.
Les Marquises et la mort
En 1901, Gauguin s'installe à Atuona, sur l'île d'Hiva Oa aux îles Marquises, espérant y trouver une humanité encore plus pure et un conflit moins direct avec l'administration coloniale. Il y construit sa « Maison du Jouir », décore ses panneaux de sculptures et continue de peindre malgré ses jambes de plus en plus douloureuses. Il publie des articles polémiques dans le journal local, prend la défense des indigènes contre les abus de l'administration coloniale et de l'Église.
Il meurt à Atuona le 8 mai 1903, à l'âge de cinquante-quatre ans, d'une surdose de morphine — accident ou suicide, on ne sait. Il est enterré sur place, dans le cimetière catholique d'Hiva Oa.
Un héritage immense
L'influence de Gauguin sur l'art du XXe siècle est considérable et multiforme. Les Fauves — Matisse, Derain, Vlaminck — lui doivent l'usage des couleurs pures et arbitraires, libérées de toute fonction descriptive. Les expressionnistes allemands (Die Brücke, Der Blaue Reiter) ont reconnu dans son œuvre une parenté profonde avec leur propre quête d'une expression primale et directe. Son refus de la civilisation occidentale et sa quête d'une humanité essentielle ont nourri des générations d'artistes et d'intellectuels. Ses œuvres sont aujourd'hui conservées dans les plus grands musées du monde, et ses toiles tahitiennes atteignent des prix records lors des ventes aux enchères internationales — ironie amère pour un peintre mort dans la misère.