Eugène Delacroix est le chef de file incontesté du romantisme en peinture française et l'un des artistes les plus importants du XIXe siècle. En choisissant la couleur contre le dessin, le mouvement contre la pose, la passion contre la raison, il a incarné le pôle opposé à celui d'Ingres dans le grand débat esthétique qui structure toute la vie artistique française de la première moitié du siècle. Ses grandes compositions historiques et littéraires — La Barque de Dante, Les Massacres de Scio, La Liberté guidant le peuple, La Mort de Sardanapale — sont parmi les toiles les plus puissantes et les plus chargées émotionnellement de toute la tradition française. Peintre, dessinateur, mais aussi l'un des écrivains les plus remarquables parmi les artistes — son Journal, tenu pendant des décennies, est un chef-d'œuvre de la prose française — Delacroix est une figure totale de la civilisation romantique.
Une naissance sous le signe du mystère
Ferdinand Victor Eugène Delacroix naît le 26 avril 1798 à Charenton-Saint-Maurice, près de Paris. Son père officiel, Charles Delacroix, est un haut fonctionnaire et diplomate de la Révolution. Mais son père biologique serait, selon une hypothèse que de nombreux historiens jugent très plausible, le ministre des Affaires étrangères Talleyrand, dont Charles Delacroix était le subordonné et avec qui sa femme Victoire Oeben entretenait des relations étroites. Cette paternité incertaine a alimenté une légende romantique autour du peintre, dont le caractère aristocratique, la noblesse naturelle et l'aisance dans les milieux cultivés correspondent davantage à un fils naturel de Talleyrand qu'à un fils de fonctionnaire de province.
Quoi qu'il en soit, Eugène grandit dans un milieu cultivé et ouvert aux arts. Sa mère, Victoire Oeben, est la fille et petite-fille de grands ébénistes — les Oeben et les Riesener, fournisseurs du mobilier royal. Elle meurt en 1814 alors qu'Eugène a seize ans. Son père Charles est mort en 1805. Orphelin, il est pris en charge par sa sœur Henriette et son mari Raymond de Verninac.
La formation et les premières œuvres
En 1815, Delacroix entre dans l'atelier de Pierre-Narcisse Guérin, peintre néoclassique qui forme en même temps Géricault — rencontre décisive entre les deux figures les plus importantes de la peinture française de la première moitié du siècle. L'influence de Géricault sur le jeune Delacroix est immédiate et profonde : Le Radeau de la Méduse (1819), que Géricault prépare sous ses yeux et pour lequel il pose comme modèle, lui révèle qu'une peinture d'histoire peut être contemporaine, physique, violente, et n'avoir pas besoin de sujet antique pour atteindre la grandeur.
Il est simultanément un étudiant assidu au Louvre, où il copie Rubens, Titien, Vélasquez et les maîtres vénitiens. La rencontre avec l'œuvre de Rubens est particulièrement décisive : la couleur flamboyante, la dynamique des corps en mouvement, la façon dont la peinture semble vivre d'elle-même dans les tableaux du maître flamand deviennent pour lui le modèle d'une peinture animée et passionnée, à l'opposé de la froideur davidienne.
Ses premières œuvres présentées au Salon — La Barque de Dante (1822, Louvre), inspirée de la Divine Comédie — révèlent d'emblée une personnalité forte et une maîtrise coloristique qui n'ont pas d'équivalent dans la peinture française de l'époque.
Les grandes batailles romantiques
Les Massacres de Scio (1824, Louvre), représentant le massacre des Grecs de l'île de Chio par les Turcs ottomans en 1822, est l'œuvre qui fait de Delacroix le chef de file du romantisme et le rival direct d'Ingres — dont Le Vœu de Louis XIII est présenté au même Salon de 1824. Gros appelle le tableau « le massacre de la peinture », Adolphe Thiers l'encense. La polémique est lancée, et durera toute la vie des deux artistes.
La Mort de Sardanapale (1827–1828, Louvre), inspirée d'un poème de Byron, est peut-être sa toile la plus provocatrice et la plus baroque : le roi assyrien Sardanapale, couché sur son immense lit, assiste avec une sérénité criminelle à la destruction de ses richesses et au massacre de ses femmes et de ses esclaves, plutôt que de les laisser aux mains de l'ennemi victorieux. La composition, d'une richesse chromatique et d'une violence érotique extraordinaires, est un défi délibéré à tous les principes néoclassiques de sobriété et d'ordre.
La Liberté guidant le peuple (1830, Louvre), peinte en réponse à la révolution des Trois Glorieuses (juillet 1830), est sa seule œuvre à sujet contemporain et sa toile la plus populaire. La figure allégorique de la Liberté — femme aux seins nus, bonnet phrygien, drapeau tricolore — avançant sur les barricades sur les corps des insurgés tombés est devenue l'image la plus reconnaissable de la France républicaine, reproduite sur les billets de banque et les timbres-poste pendant des décennies.
Le voyage au Maroc et l'Orient
En 1832, Delacroix accompagne le comte de Mornay en mission diplomatique au Maroc et en Algérie. Ce voyage de six mois est une révélation : la lumière du Maghreb, les couleurs des vêtements, la beauté des visages, la qualité des ombres — tout cela renouvelle profondément sa palette et sa vision. Il remplit des carnets de dessins et d'aquarelles d'une fraîcheur et d'une précision documentaire admirables.
Les œuvres issues de ce voyage — Les Femmes d'Alger dans leur appartement (1834, Louvre), La Noce juive au Maroc (1839, Louvre), Chevaux arabes se battant dans une écurie (1860, Musée d'Orsay) — comptent parmi ses œuvres les plus lumineuses et les plus sensuelles. La palette s'est éclaircies, les ombres sont colorées plutôt que grises — observations qui préfigurent directement les découvertes des impressionnistes, dont plusieurs citeront Delacroix comme un précurseur essentiel.
Les grandes décorations et la maturité
Les dernières décennies de sa vie sont consacrées à d'immenses chantiers décoratifs que Delacroix mène avec une énergie et une ambition qui défient sa santé fragile : les peintures du Salon du Roi et de la Bibliothèque de la Chambre des Députés au Palais Bourbon (1833–1847), la bibliothèque du Sénat au Palais du Luxembourg (1840–1847), la galerie d'Apollon au Louvre (1850–1851), et surtout la chapelle des Saints-Anges à l'église Saint-Sulpice à Paris (1861), où il représente La Lutte de Jacob avec l'Ange et Héliodore chassé du Temple dans des compositions d'une puissance et d'une liberté qui sont l'aboutissement de toute sa vie.
La mort et l'héritage
Delacroix meurt le 13 août 1863 à Paris, à l'âge de soixante-cinq ans, des suites d'une tuberculose larvée qui le mine depuis des années. La même année, Manet présente Le Déjeuner sur l'herbe — le flambeau passe.
Son influence sur les impressionnistes est directe et reconnue par eux-mêmes : Monet, Renoir et Pissarro lui doivent l'autorisation de la couleur pure et des ombres colorées. Cézanne l'admire profondément et réalise plusieurs variations sur ses œuvres. Van Gogh fait de lui une figure tutélaire. Le Musée Delacroix à Paris, installé dans son dernier atelier place de Furstenberg, et le Musée du Louvre conservent les plus importantes collections de son œuvre.