Francisco Goya est l'un des peintres les plus fascinants et les plus complexes de l'histoire de l'art occidental. Artiste espagnol de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, il a mené une double vie artistique : peintre officiel et portraitiste brillant de la cour d'Espagne d'un côté, visionnaire hanté par la folie, la guerre et les démons intérieurs de l'autre. Ses Caprices, ses Désastres de la guerre, ses Peintures noires et ses grandes toiles de l'invasion napoléonienne ont ouvert des territoires de représentation radicalement nouveaux — la laideur, la violence, l'horreur, l'irrationnel — qui préfigurent le romantisme, l'expressionnisme et l'art engagé du XXe siècle. Goya est à la fois le dernier des grands maîtres de la tradition classique et le premier des modernes.


Une jeunesse aragonaise et une formation difficile

Francisco José de Goya y Lucientes naît le 30 mars 1746 à Fuendetodos, petit village d'Aragon, dans une famille modeste. Son père, José Goya, est un maître doreur ; sa mère, Gracia Lucientes, est issue d'une famille de petite noblesse rurale. La famille s'installe bientôt à Saragosse, où le jeune Francisco apprend le dessin chez José Luzán, peintre local influencé par les maîtres napolitains.

En 1763 et 1766, il tente sans succès d'entrer à l'Académie royale des Beaux-Arts de San Fernando à Madrid. En 1769, il part pour l'Italie, séjournant à Rome et peut-être à Naples, où il étudie les maîtres italiens. En 1771, il remporte un prix au concours de l'Académie de Parme, ce qui lui vaut une certaine reconnaissance. Il rentre en Espagne la même année et commence à travailler comme fresquiste à Saragosse, décorant notamment l'église du Pilar.

En 1773, il épouse Josefa Bayeu, sœur du peintre Francisco Bayeu, figure influente de la scène artistique madrilène. Ce mariage lui ouvre les portes de la Manufacture royale de tapisseries de Madrid, pour laquelle il réalise entre 1775 et 1792 une soixantaine de cartons de tapisseries représentant des scènes populaires espagnoles — jeux, pique-niques, marchés, promenades — d'une fraîcheur et d'une légèreté qui témoignent d'un sens aigu de l'observation du quotidien. Ces cartons lui permettent d'affiner sa technique et de se faire connaître à la Cour.


La Cour et le portrait

En 1780, Goya est reçu à l'Académie royale des Beaux-Arts de San Fernando. En 1786, il est nommé peintre du roi Charles III. En 1789, sous Charles IV, il devient Premier peintre de chambre — le titre le plus élevé dans la hiérarchie artistique de la Cour d'Espagne. Ces décennies de faveur officielle lui permettent de développer une carrière de portraitiste exceptionnel.

Ses portraits de la famille royale et de l'aristocratie espagnole se distinguent par une psychologie pénétrante qui n'est pas sans rappeler les portraits de Vélasquez, qu'il admire profondément. La Famille de Charles IV (1800–1801, Musée du Prado, Madrid) est l'un des portraits de groupe les plus célèbres et les plus singuliers de l'histoire de la peinture : la famille royale y est représentée frontalement, dans une mise en scène qui évoque les Ménines de Vélasquez — Goya lui-même apparaît à gauche, debout devant sa toile — mais avec un réalisme impitoyable qui n'embellit ni n'idéalise ses modèles. La reine Marie-Louise, qui exerce une influence considérable sur son mari falot Charles IV, y apparaît dominante et vulgaire. On a souvent dit que Goya se moquait de ses commanditaires — lui-même s'en défendait, mais le résultat laisse peu de doute.


La maladie et le tournant de 1792

En 1792–1793, Goya est frappé par une grave maladie — probablement une encéphalite ou une atteinte neurologique sévère — qui le laisse sourd et presque muet pendant plusieurs mois, frôlant la mort. Il survit, mais la surdité est définitive. Cet événement constitue le tournant le plus profond de sa vie et de son œuvre : l'homme qui en ressort est à la fois plus libéré et plus tourmenté, plus conscient de la fragilité de la raison et plus décidé à peindre l'envers du monde lumineux qu'il avait jusqu'alors représenté.

Dans les années qui suivent, il réalise une série de petites peintures sur métal — conservées à l'Académie San Fernando — représentant des scènes d'asile, d'inquisition, de brigands et de naufrages, d'une liberté et d'une modernité saisissantes. Ce sont les premières manifestations d'une veine noire qui traversera désormais toute son œuvre.


Les Caprices et les Désastres de la guerre

En 1799, Goya publie Los Caprichos (Les Caprices), série de quatre-vingt eaux-fortes représentant les travers, les superstitions et les folies de la société espagnole de son temps. La planche la plus célèbre — El sueño de la razón produce monstruos (Le sommeil de la raison engendre des monstres) — représente un homme endormi sur sa table de travail, assailli par des hiboux et des chauves-souris. Cette image, qui peut se lire comme une critique des superstitions irrationnelles ou comme une confession de la fascination de Goya lui-même pour les ténèbres, est devenue l'une des formules visuelles les plus puissantes de la modernité.

La guerre napoléonienne en Espagne (1808–1814) lui inspire ses œuvres les plus engagées et les plus bouleversantes. Le 3 mai 1808 à Madrid (1814, Musée du Prado), représentant l'exécution de patriotes espagnols par les soldats napoléoniens dans la nuit, est une composition d'une puissance morale et d'une intensité dramatique sans précédent dans la peinture. La figure en chemise blanche, les bras écartés dans un geste qui rappelle la crucifixion, le visage illuminé par la lanterne des soldats, face aux fusils anonymes et aux corps déjà tombés : l'image est devenue le prototype de la peinture politique engagée, dont Manet (Exécution de Maximilien) et Picasso (Guernica) s'inspireront directement.

Les Désastres de la guerre — série de quatre-vingt-deux gravures réalisées entre 1810 et 1820 et publiées seulement en 1863, après la mort de Goya — représentent avec une brutalité et une précision documentaire les atrocités commises par les deux camps durant la guerre : viols, massacres, pendaisons, charniers. Ces images, parmi les plus terribles et les plus importantes de toute la tradition graphique occidentale, n'ont aucun précédent dans leur façon de montrer la guerre sans héroïsme ni idéalisation.


La Quinta del Sordo et les Peintures noires

Vers 1819, sourd, vieux et de plus en plus isolé, Goya achète une maison à la périphérie de Madrid qu'on appellera la Quinta del Sordo (la maison du sourd). Sur les murs de cette maison, il peint directement à l'huile une série de compositions d'une noirceur et d'une violence hallucinatoires, sans commande ni destination connue : les Peintures noires. Saturne dévorant un de ses fils (1820–1823, Musée du Prado), Le Sabbat des sorcières, Le Grand Bouc, Duel au bâton : ces images, qui dépassent en liberté et en violence tout ce que la peinture de l'époque avait osé, semblent surgir directement des profondeurs de l'inconscient. Elles n'ont été transposées sur toile et transférées au Musée du Prado qu'en 1874.


L'exil et la mort

En 1824, après l'échec de la révolution libérale espagnole et le retour de la répression absolutiste de Ferdinand VII, Goya choisit l'exil. À soixante-dix-huit ans, il s'installe à Bordeaux, où vit une communauté d'exilés espagnols libéraux. Il y reste jusqu'à sa mort, continuant de dessiner et de peindre avec une vitalité stupéfiante — apprenant même la nouvelle technique de la lithographie. Il meurt à Bordeaux le 16 avril 1828, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

Son influence sur l'art du XIXe et du XXe siècle est considérable : Delacroix lui doit quelque chose de sa violence romantique, Manet a appris de sa façon de traiter la figure contre le fond, Picasso l'a cité parmi ses maîtres les plus importants. Le Musée du Prado à Madrid conserve la plus grande et la plus importante collection de ses œuvres.